« Et s’il lui arrivait quelque chose ? » Pourquoi cette peur accompagne tant de parents
Déposer son enfant à la crèche. Le laisser partir en classe verte. Le voir monter dans le bus de sa première colonie de vacances.
Et soudain, un scénario s’impose:
« Et s’il lui arrivait quelque chose ? »
Cette pensée surgit de façon brutale, malgré soi. Elle s’impose avant même que l’on puisse la mettre à distance, surprend autant qu’elle inquiète.
La naissance d’un parent
L’arrivée d’un enfant impose aux parents une préoccupation particulière. Leur vie psychique se réorganise progressivement autour du nouveau né.
Les premières semaines, les manifestations du bébé sont souvent déroutantes. Il crie, s’agite, s’apaise parfois sans que l’on comprenne immédiatement ce qu’il cherche à exprimer.
Les parents se trompent, tâtonnent, recommencent.
Peu à peu, ils apprennent à reconnaître les différentes manifestations de leur bébé, à leur donner un sens et à y répondre de façon de plus en plus ajustée.
Ainsi se construit progressivement une connaissance très intime de leur enfant. Cette disponibilité psychique conduit progressivement les parents à être profondément affectés par tout ce qui le concerne. Leur monde psychique s’organise alors autour de cet investissement.
Cette préoccupation est indispensable. Le bébé humain naît dans une dépendance telle qu’il ne peut se développer sans un environnement capable de reconnaître ses besoins, de les interpréter et d’y répondre de façon suffisamment ajustée.
Peu à peu cependant, quelque chose change…
Lorsque l’enfant élargit son monde
À mesure que l’enfant se développe, son champ d’expériences s’élargit. Il manifeste progressivement de l’intérêt pour ce qui se trouve au-delà de ses parents : d’autres personnes, d’autres lieux, d’autres découvertes : un mouvement indispensable à son développement.
Cela ne signifie pas que le lien avec ses parents s’affaiblit, mais témoigne au contraire de la sécurité qu’il a progressivement construite auprès d’eux.
Pourtant, cette évolution vient aussi profondément toucher les parents. Sans qu’ils en aient nécessairement conscience, elle peut réactiver un sentiment de perte.
Comme si le fait de voir leur enfant tourner progressivement son intérêt vers ce qui se trouve au-delà d’eux venait transformer leur propre place auprès de lui.
Pourquoi cette peur prend-elle parfois la forme du pire ?
C’est souvent à ce moment-là que certains scénarios surgissent.
Rarement partagées, ces craintes demeurent souvent dans un coin de la pensée, sans que les parents osent toujours les mettre en mots.
Les violences faites aux enfants sont plus médiatisées ces dernières années, ce qui peut donner un visage très concret aux inquiétudes parentales. Elles n’en sont pas nécessairement l’origine, mais elles leur offrent des images, des récits et des représentations sur lesquels l’imaginaire peut prendre appui.
Pourtant, elles semblent répondre à une autre logique.
À mesure que l’enfant élargit son monde, manifeste de l’intérêt pour ce qui se trouve au-delà de ses parents et découvre qu’il peut trouver auprès d’autres des expériences rassurantes, cette évolution peut venir toucher profondément les parents.
Sans qu’ils en aient nécessairement conscience, elle peut réactiver un sentiment difficile à reconnaître.
Il arrive alors que ce sentiment prenne la forme d’un danger extérieur. Comme si, parfois, imaginer un monde menaçant permettait de préserver, à son insu, la nécessité de sa propre fonction protectrice.
Il ne s’agit évidemment pas d’un choix conscient, mais d’un mouvement psychique profondément humain, qui accompagne les premiers pas de l’enfant vers une plus grande autonomie.
Le scénario catastrophique ne naît pas toujours d’un danger extérieur. Il peut être la manière dont l’on donne une représentation à ce qui devient difficile à penser autrement.
Protéger sans empêcher de grandir
Aucun parent ne souhaite exposer son enfant au danger. Il est naturel de vouloir le protéger, de s’assurer que les personnes auxquelles on le confie sont dignes de confiance et que les conditions dans lesquelles il évolue sont suffisamment sécurisantes.
Cette vigilance fait partie de la fonction parentale. Elle ne s’oppose pas au développement de l’enfant ; elle en constitue l’une des conditions.
La difficulté apparaît lorsque l’angoisse prend progressivement le pas sur ce que la réalité donne à voir. Les scénarios imaginés deviennent alors si présents qu’ils finissent par guider les décisions davantage que l’expérience elle-même.
Le risque n’est pas d’aimer son enfant « trop » intensément. Il est que la peur occupe peu à peu toute la place laissée par l’incertitude.
Or grandir suppose inévitablement de rencontrer un monde qui ne se réduit plus à ses parents. Découvrir d’autres personnes, d’autres lieux, d’autres façons d’être avec les autres participe de la construction de sa vie psychique.
Pour les parents, accepter ce mouvement ne signifie pas renoncer à leur fonction. Au contraire, c’est souvent parce que leur présence a été suffisamment sécurisante que l’enfant peut progressivement prendre appui sur d’autres liens sans que celui qui l’unit à ses parents en soit menacé.
Protéger un enfant ne consiste pas à empêcher les séparations, mais à faire en sorte qu’elles ne soient pas vécues comme des ruptures.
C’est grâce à la répétition de ces expériences suffisamment sécurisantes que l’enfant construit peu à peu la confiance nécessaire pour explorer le monde, en découvrant que l’absence de ses parents ne signifie pas leur disparition.
Quand consulter ?
Il arrive que cette inquiétude ne soit que passagère, accompagnant une période de transition, pour s’apaiser jusqu’à disparaitre, à mesure que les séparations deviennent plus familières.
Il arrive aussi qu’elle s’installe durablement.
Lorsque les pensées catastrophiques deviennent envahissantes, qu’elles empêchent de confier son enfant, qu’elles conduisent à éviter de nombreuses situations du quotidien ou qu’elles rendent chaque séparation extrêmement éprouvante, il peut être utile d’en parler avec un psychologue ou à un autre professionnel de la petite enfance.
L’objectif n’est pas de faire disparaître toute inquiétude. Une part de préoccupation accompagne nécessairement le fait d’être parent.
Le travail thérapeutique consiste plutôt à comprendre ce que cette peur vient exprimer, ce qu’elle peut recouvrir, et pourquoi les scénarios que nous élaborons prennent aujourd’hui une telle place.
Soulagé d’une partie du poids de ses pensées permet alors de distinguer plus sereinement les risques réels des scénarios que nous construisons pour tenter de donner forme à ce qui demeure impossible à penser.
Consulter n’est pas le signe que l’on est un mauvais parent. Cela ne signifie pas non plus que les parents soient responsables des difficultés de leur enfant, dont ils portent souvent déjà, à tort, une lourde culpabilité. Bien au contraire :
C’est justement parce que l’attachement à son enfant est profond et sincère que cette inquiétude peut devenir si intense.
Lorsqu’elle envahit durablement la vie familiale, consulter offre un espace pour en comprendre le sens et lui redonner sa juste place, afin qu’elle continue de soutenir la fonction parentale sans risquer d’entraver le développement de l’enfant.
