Mon enfant refuse de faire ses devoirs : comprendre ce qui se joue vraiment
Les cahiers sont ouverts sur la table. Le cartable vient d’être posé après une journée d’école, mais il reste encore ce rendez-vous quotidien : les devoirs.
On s’installe auprès de son enfant pour l’aider. Une leçon est à apprendre, des exercices attendent d’être terminés, une poésie doit être révisée. La liste s’allonge. L’enfant voudrait déjà en avoir terminé. On le comprend facilement. Nous aussi, on aimerait que ce moment soit derrière nous.
Pourtant, il faut s’y mettre. Une consigne est donnée, puis bientôt répétée. On a le sentiment de ne pas être entendu. L’enfant dit qu’il ne comprend pas, se déconcentre, regarde ailleurs. On tente d’expliquer autrement, on encourage, on insiste, mais rien n’y fait. Plus on encourage, moins les devoirs semblent avancer. On finit par ne plus savoir comment s’y prendre.
La tension s’installe. L’enfant laisse paraître sa lassitude. De notre côté, on rappelle l’importance des devoirs, on se surprend à s’agacer, parfois même à élever la voix. Ce moment, que l’on imaginait consacré aux apprentissages, semble peu à peu nous échapper.
Cette scène n’a rien d’exceptionnel. Elle se répète dans de nombreuses familles, parfois même chaque soir. Peu à peu, presque à notre insu, les devoirs deviennent un moment que l’on appréhende.
Les cahiers sont enfin rangés, la corvée terminée. La soirée peut reprendre son cours. Pourtant, une fois l’enfant couché, il n’est pas si facile de tourner la page. Les mêmes questions reviennent, sans que l’on parvienne vraiment à s’en défaire.
« Pourquoi s’oppose-t-il sans arrêt ? », « Qu’est-ce que je fais mal ? », « Pourquoi refuse-t-il toujours de faire ses devoirs ? ».
Il est alors tentant de penser que l’enfant refuse purement et simplement de travailler. On se dit qu’il faudrait sans doute moins expliquer, moins négocier et, tout simplement, faire preuve de davantage de sévérité.
Pourtant, lorsqu’on adopte une attitude plus ferme, les tensions ne disparaissent pas. Quelle que soit la méthode employée, le même scénario semble inlassablement se répéter. On se retrouve alors, une fois de plus, seul face à son incompréhension.
Derrière ces tensions répétées, il semble pourtant se jouer autre chose qu’un simple refus de faire les devoirs.
Ce qui rend ces moments si difficiles à comprendre tient sûrement à leur caractère profondément paradoxal.
On souhaite sincèrement aider son enfant. Et, à bien y repenser, lui non plus ne semble pas mettre de mauvaise volonté. Pourtant, soir après soir, un même scénario paraît se rejouer jusqu’à transformer un temps d’apprentissage en un temps de confrontation.
Que se passe-t-il donc dans ces moments où chacun semble vouloir bien faire, mais où la situation finit malgré tout par se tendre ?
Quand les devoirs ne sont plus seulement des devoirs
Pourtant, ce qui paraît évident au premier abord est souvent plus complexe qu’il n’y paraît. C’est sans doute ce qui rend ces situations si déroutantes : chacun répond à quelque chose qui lui semble essentiel. Pour comprendre pourquoi les mêmes scènes se rejouent soir après soir, il faut quitter un instant le terrain des devoirs eux-mêmes et regarder la place qu’ils occupent dans la relation entre le parent, l’enfant… et l’école.
Les devoirs : une histoire de famille ?
En accompagnant leur enfant, les parents ne deviennent pas pour autant des enseignants. Ils cherchent simplement à l’aider à répondre aux attentes de l’école. Pourtant, au moment de faire les devoir, cette distinction est rarement aussi évidente pour l’enfant. Celui qui demande d’apprendre la leçon, de terminer l’exercice ou de recommencer lorsqu’il y a une erreur n’est plus l’école : c’est son parent.
Les devoirs ne sont pas une règle que les parents ont choisie de mettre en place. Ils répondent à une exigence de l’école, dans un cadre scolaire où l’enfant est considéré comme suffisamment autonome pour poursuivre une partie de ses apprentissages à la maison.
Un premier malentendu peut alors s’installer. Ce qui est attendu par l’école semble venir du parent lui-même. Sans que personne ne l’ait voulu, celui-ci finit par incarner l’exigence scolaire.
Les devoirs : des vécus différents
À cette différence de place s’ajoute une autre, plus discrète encore : les devoirs ne prennent pas la même signification pour le parent et pour l’enfant.
Le parent accompagne les devoirs tels qu’ils préparent demain.
Il pense aux apprentissages, à la confiance que son enfant pourra acquérir, à son autonomie et, plus largement, à son avenir. Sans même s’en rendre compte, son regard est déjà tourné vers ce qui viendra après.
L’enfant, lui, vit les devoirs tels qu’ils se présentent aujourd’hui.
Ce qui compte n’est pas encore ce que cette dictée, cette poésie ou cet exercice sont censés préparer pour plus tard, mais ce qu’il ressent au moment où il est assis devant son cahier. La difficulté de l’exercice, la peur de ne pas y arriver, le plaisir d’avoir réussi, mais surtout la présence de son parent à ses côtés donnent à ce moment une dimension affective particulière.
Le parent cherche à aider. L’enfant peut ressentir cette aide comme une attente supplémentaire. Le parent encourage pour soutenir. L’enfant peut entendre qu’il n’est pas encore à la hauteur. Le parent insiste parce qu’il croit en ses capacités. L’enfant peut parfois vivre cette insistance comme une difficulté supplémentaire.
Chacun agit avec les meilleures intentions. Pourtant, parent et enfant ne vivent pas exactement la même scène. Les devoirs cessent alors d’être un simple travail scolaire.
Ils deviennent un moment où se rencontre deux réalités différentes : ce que le parent cherche à transmettre et ce que l’enfant éprouve dans l’instant. C’est dans cet écart que le malentendu prend forme.
Une relation qui ne peut pas être symétrique
Dans ces moments de tension, il arrive que le parent et l’enfant se retrouvent pris dans une même intensité émotionnelle.
L’enfant peut être envahi par sa frustration, sa colère ou sa peur de ne pas y arriver. Le parent, de son côté, peut être gagné par l’agacement, l’impuissance ou le découragement.
Lorsque chacun réagit sous l’effet de l’émotion qui l’habite, la différence des places entre le parent et l’enfant tend à s’estomper momentanément. Tous deux semblent alors se répondre sur un même registre émotionnel. Pourtant, la relation entre un parent et son enfant ne peut pas fonctionner comme une relation entre deux adultes.
Elle est fondamentalement asymétrique. Cette différence de place n’a rien d’une domination ni d’un rapport de force. Elle permet à l’enfant de s’appuyer sur un adulte lorsque lui-même traverse des émotions qu’il ne parvient pas encore à contenir. Elle correspond à une place particulière : celle d’un adulte capable de rester en appui lorsque l’enfant est débordé par ce qu’il ressent.
Être parent ne signifie pas ne jamais se mettre en colère, ni ne jamais ressentir de découragement. Cela signifie pouvoir, autant que possible, continuer à penser lorsque l’enfant n’y parvient plus. Car un enfant ne cherche pas seulement des limites. Il a aussi besoin de pouvoir retrouver chez son parent un appui suffisamment stable, même lorsque les difficultés du moment mettent chacun à l’épreuve.
Lorsque cette différence de place vacille, chacun risque alors de répondre à l’émotion de l’autre par sa propre émotion. Les réactions s’enchaînent, se renforcent mutuellement, et il devient de plus en plus difficile de retrouver un échange apaisé.
Ce qui est alors mis à l’épreuve n’est pas seulement le moment des devoirs. c’est la possibilité, pour le parent, de continuer à occuper cette place d’adulte sur laquelle son enfant peut encore s’appuyer, même lorsqu’il s’y oppose.
Mieux vaut trop que pas assez
À première vue, les tensions qui accompagnent les devoirs donnent l’impression que l’enfant cherche avant tout à s’opposer à son parent. Pourtant, cette lecture ne suffit pas toujours à rendre compte de ce qui se joue.
Pour un enfant, la relation avec ses parents constitue le principal point d’appui de sa vie psychique. C’est à travers elle qu’il se construit, découvre progressivement le monde et apprend peu à peu à supporter les frustrations, les séparations et à dépasser les difficultés qu’il rencontre.
Nous le savons tous : une relation entre un parent et son enfant ne peut pas se réduire aux moments où tout se passe bien. Comme toute relation humaine, elle est traversée par des mouvements différents : la proximité et l’éloignement, l’accord et le désaccord, l’attachement et parfois la tension. C’est aussi à travers cette complexité que le lien se construit et s’enrichit.
Un enfant peut continuer à se sentir profondément attaché à son parent tout en lui manifestant sa colère. Il arrive même que l’opposition devienne, sans qu’il en ait conscience, une manière de préserver le lien lorsqu’il traverse un moment où celui-ci lui semble fragilisé.
À hauteur d’enfant, il peut parfois être moins difficile de supporter la colère que d’éprouver la crainte d’un manque dans la relation. La colère, surtout lorsqu’elle est intense, témoigne encore d’un lien bien vivant. Elle maintient une forme de présence : l’autre est là, il répond, il existe dans l’échange. Elle peut alors apparaître comme préférable à la crainte de ne plus compter, de ne plus être entendu ou de ne plus trouver suffisamment de place auprès de l’autre.
C’est en quelque sorte la logique du « mieux vaut trop que pas assez » : une relation chargée d’émotions reste parfois plus rassurante qu’une relation dans laquelle l’enfant, pris dans l’intensité du moment, peut avoir le sentiment que son parent n’est plus seulement celui qui l’accompagne, mais aussi celui qui exige, attend et évalue, comme pourrait le faire un enseignant.
Cela ne veut évidemment pas dire que l’enfant cherche volontairement à provoquer cette situation. Il s’agit d’un mouvement inhérent à son développement : lorsqu’il est débordé par ce qu’il ressent et qu’il ne dispose pas encore des mots pour l’exprimer, c’est dans la relation avec son parent que ce qui le traverse va trouver à se manifester.
Pourtant, ce qui apparaît comme une opposition ne parle pas seulement des devoirs. L’enfant ne dit pas seulement : « Je ne veux pas faire mes devoirs. » Il exprime aussi, à sa manière, quelque chose de la difficulté qu’il rencontre à ce moment-là : la peur de ne pas réussir, la frustration de ne pas comprendre, l’ambivalence entre le désir de grandir et celui de rester encore petit, ou encore la difficulté à répondre à ce qu’il imagine être les attentes de son parent.
Dans ces moments, les devoirs passent souvent au second plan. Ce qui devient central, c’est ce qui se vit dans la relation. Les devoirs ne créent pas cette difficulté intérieure. Ils lui offrent un offrent un espace où elle peut trouver à s’exprimer.
C’est pourquoi les réponses exclusivement pédagogiques montrent rapidement leurs limites. Expliquer autrement, répéter une consigne ou changer de méthode peut s’avérer précieux lorsque la difficulté est avant tout scolaire. Mais lorsque les émotions prennent le dessus, la logique seule ne suffit plus à apaiser ce qui est en train de se jouer.
Dans ces moments, ce dont l’enfant a besoin, c’est moins d’une nouvelle explication que de retrouver, dans la relation avec son parent, un espace suffisamment sécurisant pour que les émotions puissent progressivement laisser de nouveau place à la pensée.
Être parent ne consiste pas à maintenir cet équilibre en permanence. La fatigue, les inquiétudes ou les tensions du quotidien mettent parfois à l’épreuve la fonction parentale. La parentalité implique d’ailleurs une part d’impossible : aucun parent ne peut être constamment disponible, ajusté ou à l’abri de ses propres émotions. Mais lorsque la tension retombera et que chacun retrouvera progressivement sa place, l’enfant pourra à nouveau penser et poursuivre ses apprentissages.
Besoin d’en parler ?
Si les tensions autour des devoirs prennent une place importante dans la vie familiale ou si elles deviennent une source de souffrance pour votre enfant ou pour vous, un accompagnement psychologique peut permettre de comprendre ce qui se joue et d’ouvrir d’autres possibilités.
